mardi 4 octobre 2011

Interview de Slim, le caricaturiste algérien : «Il faut que l'on défende les "Doigts de l'homme"»



Peu d’Algériens ignorent qui est Slim. Ce bédéiste caricature et commente l’actualité du pays depuis plus de quarante ans


Edit: The interview has been published and translated by Cafebabel "We have to protect human hands, not Human Rights!"

En constante évolution, il a publié dix neuf albums et publié dans de nombreux journaux y compris dans les pays voisins, comme  l’excellent Milouda.com pour la presse marocaine, qui illustre le quotidien de la femme marocaine moderne avec humour. Mais sa renommée dépasse les frontières du Maghreb et des pays francophones et il est fréquemment invité à des évènements culturels jusqu’aux Etats-Unis, ou il anime un cycle de conférence sur la bande dessinée algérienneen en 2008 à l’Université de Los Angeles (UCLA). Un de  ses titres Le Monde Merveilleux des Barbus est d’ailleurs traduit et publié en anglais (The Wonderful World of the Whiskered).


Dans l’album Walou à l’Horizon, qu’il faut traduire par Rien à l’Horizon, il plonge son héros, à la fois paysan et politicien Bouzid dans le coma pendant dix ans, pour mieux souligner les contradictions de l’Algérie en proie à l’islamisme politique. C’est d’ailleurs Wolinski qui signe la quatrième de couverture, notamment en ces termes: “Si vous voulez connaitre l’Algérie lisez Slim”. J’ai eu la chance de pouvoir poser quelques questions à cet auteur qui continue de faire rire de nombreuses générations d’Algériens tout en décryptant l’information. 

Bonjour Slim et merci d’avoir accepté cette interview. Caricaturiste est un métier risqué, comme en témoigne l’agression subie par le syrien Ali Farzat en août de cette année. Tu as toujours dénoncé les travers des différents régimes politiques et illustré les souffrances du peuple. Considères-tu l’engagement comme une attitude universelle et intemporelle ou qui dépend surtout du contexte, du combat?
Les deux - Quand j'ai eu la possibilité de raconter les aventures de mes héros (Bouzid et Zina) je savais bien quelles étaient mes limites. Faire une BD dans le journal gouvernemental en français, c'était une aubaine et une épée au-dessus de la tête. Inutile de chercher  à critiquer quoique ce soit, il fallait se cantonner à la narration d'une histoire de paysan qui venait à Alger pour régler les problèmes d'injustice sociale, pas plus. Pour en revenir à ce bon vieux Ali Farzat que j'ai eu l'honneur de connaitre en 1994 en Suisse, il vient de subir la pire des punition : l'écrasement de ses mains pour lui montrer qu'il a transgressé et qu'il ne devra plus dessiner. Cet homme gentil, tranquille, bien éduqué, talentueux plein d'idées fougueuses a été agressé par ceux-là même qui devaient le protéger, c'est dire - je lui souhaite un prompt rétablissement et qu'il ait la force de retrouver l'usage de ses doigts pour faire un "doigt d'honneur" au "fils à papa" qui dirige la république des héritiers - Il faut qu'on défende les "Doigts de l'homme" désormais.


 « Je souhaite à Ali Farzat qu’il aie la force de retrouver l’usage de ses doigts pour faire un "doigt d’honneur" au "fils à papa" qui dirige la république des héritiers. Il faut qu’on défende les « Doigts de l’homme » désormais »


L’Algérie n’a pas vraiment participé à ce Printemps des Peuples. Il semble y avoir un consensus autour du fait que l’Algérie a déjà vécu quelque chose de similaire et l’a payé cher (500 jeunes tués en octobre 1988). Partages-tu cette analyse?
Un peu. Mais quand on a vu par la suite ce qu'a donné ce petit printemps à nous, on est peu fier: un partage truqué des pouvoirs et décisions, le voeu de casser définitivement le socialisme algérien en mettant en place un parti "religieux/politique" monté de toutes pièces à qui on donne toute la latitude de pourvoir le désintégrer (un peu) histoire de dire que l'Algérie a changé : maintenant c'est le capitalisme - et tout le monde peut avoir la chance de "réussir". on a reculé de 40 ans en arrière. Bravo ! 


The Economist place l’Algérie dans le “top 10 des villes ou il ne fait pas bon vivre” cette semaine (ici), ce que tu commentes d’ailleurs dans une de tes planches en imaginant une offre de vacances en Algérie pour touristes sadomasochistes. Alors, as-tu le sentiment qu’"avant c’était mieux”*? Plus sérieusement, penses-tu que la situation du peuple est en train de se détériorer une nouvelle fois en Algérie?
Pafaitement. On commence à nous rendre compte que c'est un pays qui est en train de devenir le pays le plus cher en méditerranée. Y a qu'à voir le prix des locations et de l'immobilier en général. Les salaires ressemblent à des salaires chinois, les marchés sont gérés par la maffia agraire. On vit mal, le moindre restaurant est hors de prix, je ne sais pas où on va aller comme ça.



Quels sont pour toi les points positifs, les notes d’espoir? 
La seule chose positive c'est la jeunesse qui va un de ces 4 matins faire l'effet d'un tsunami - ce sera incontrôlable. On peut la berner une fois, deux fois, mais pas éternellement. Je rigole quand je pense aux émeutes de janvier qui ont été baptisées "émeutes de l'huile et du sucre" (mdr!!!) quand on sait que les jeunes ne connaissent ni le prix de l'huile ni celui du sucre - chapeau pour les concepteurs d'infos bidon pour l'extérieur.


Quels conseils peux-tu donner aux jeunes artistes algériens aujourd’hui? 
Je leur dirai "il faut mettre à profit cette "situation" (de malvie, de manque de perspectives, du sentiment d'être dans une cour de prison, etc.) pour générer des bonnes idées, de la création pure. Jeunes, démerdez-vous, vous êtes le futur de ce pays, si vous acceptez  l'état dans lequel il est et l'avenir qu'on vous propose, ne venez pas vous plaindre d'avoir mal lu le contrat - Défendez votre pays, faites-le à votre image, n'écoutez pas les bonimenteurs qui vous promettent la lune.

« Jeunes, démerdez-vous, vous êtes le futur de ce pays, si vous acceptez l'état dans lequel il est et l'avenir qu'on vous propose, ne venez pas vous plaindre d'avoir mal lu le contrat. Défendez votre pays, faites-le à votre image, n'écoutez pas les bonimenteurs qui vous promettent la lune »

Tu proposes tes titres sur www.lulu.com en achat ou téléchargement. A part ça, quelle est ton actualité et ou les jeunes lecteurs qui ne te connaissent pas peuvent-ils rencontrer Bouzid, Zina, le gat m’digouti**et les autres?
Ca tombe bien - cette semaine je fais revenir Bouzid et Zina dans une histoire que je raconte (dans le journal Le soir d'Algérie) et qui me donne l'occasion de mettre en scène mes personnages. Je suis tout excité en les revoyant dans les vignettes et cette fois dans des situations totalement disjonctées (merci quand même aux dirigeants de permettre un peu de liberté et d'aborder des sujets sensibles).
Il aura fallu attendre 40 ans pour "oser" dire des choses banales. Hommage aussi à ceux qui ont créé l'internet qui permet cette évasion et "liberté" de voir ce que font les autres peuples. La situation de l'édition de la BD ici en Algérie est encore embryonnaire. J'ai eu la chance de mettre en vente certains de mes livres. Malheureusement, mes lecteurs n'ont pas de possibilité encore de faire des achats en ligne Certains ont essayé de régler leurs achats avec leur carte "chiffa", mais ça ne marche pas. Dommage. J'attends avec impatience le petit espace que m'a promis Madame la Ministre pour en faire un Bouzid-Show avec vente d'albums et produits bouzidiens pour donner le sourire aux Bouzidistes "msakines***" .

« Il aura fallu attendre 40 ans pour "oser" dire des choses banales. Hommage aussi à ceux qui ont créé l'internet qui permet cette évasion et "liberté" de voir ce que font les autres peuples. »

Slim en quelques dates clés:

1945 Naissance à Sidi Ali Benyoub 
1964 Etudes de cinéma à l'INC (institut du cinéma et de la télévision)
1967 Stage à Bielsko Biala (Pologne) dans les dessin animé
1968 1er album de BD "Moustache et les Belgacem". Slim réalise alors des films d'animation pour la télévision algérienne et pour la FAO (Food and Agriculture Organization) en Egypte et en Tchécoslovaquie. Il collabore à plusieurs journaux d'Algérie et de France 
1995-1997 Slim collabore avec le journal l'Humanité
2010  Edition de 2 livres : L'Algérie comme si vous y étiez et Avant c'était mieux
Slim collabore aujourd'hui avec Le Soir d'Algérie, quotidien francophone algérien

Pour ceux qui souhaitent découvrir ou redécouvrir Slim, il y a plein de planches et d’infos sur son site en cliquant sur le chat:




Edit : En ce moment a lieu le Festival de la bande dessinée algérienne à Alger, toutes les infos sur ce lien


* « Avant C'était Mieux », titre d'un album de Slim
** Gat m’digouti : nom du chat, fidèle compagnon de Bouzid. Traduction : chat dégouté
*** Msakines : les pauvrres

lundi 3 octobre 2011